Avec la revisite de Cendrillon, Joël Pommerat savait pertinemment où il laissait traîner ses chaussures. Le pari est d’autant plus risqué que l’histoire a déjà été usée jusqu’à la toile. La réussite de la pièce n’en est que plus honorable.
Sandra est ici petite fille qui doit apprendre à gérer l’absence de sa mère, avec son père, largué sur de nombreux plans, fantoche qui sombre également dans l’oubli, bien qu’encore vivant. Ne parvenant à accepter les faits, Sandra vit dans le déni, et s’impose un rythme infernal, à l’image de la sonnerie de sa montre, enfantine et distordue, tout bonnement imbuvable… Pour entretenir le mensonge, elle veut croire, sans en démordre, que sa mère ne mourra vraiment que si elle cesse de penser à elle plus de 5 minutes d’affilée. Comme les enfants, elle espère, avec l’énergie du désespoir, que sa volonté a des vertus magiques.
Entre sa marâtre colérique et ses sœurs qui se disputent la palme de la bêtise, Sandra, surnommée « cendrier », qui par effet de téléphone arabe, deviendra Cendrillon, ne se soucie guère des corvées, puisqu’elle se les impose, comme pour se punir d’avoir manqué à son devoir. Pour gérer l’absence, elle reporte la faute sur elle-même et demande, en plus d’accepter, toujours plus de punitions. Sur une série de malentendus et de maladresses, elle ruine les espoirs de belle-mère, femme tumultueuse en sérieux déclin… qui au fond, ne rêvait que de rester désirable aux yeux d’un homme.
La recherche du prince charmant et la rivalité, thèmes phares du conte original, sont ici accessoires. La trame du matériau premier sert de prétexte pour une pièce traitant plus particulièrement du deuil, et du désir, sous plusieurs déclinaisons, son absence comme son regain…
L’éclairage, savamment dosé, laisse une part d’ombre à l’ensemble du casting, dont on devine plus qu’on ne voit les expressions. La voix, au micro, renforce une sensation de distance au plateau qui apparaît de plus en plus comme écran au fil des effets visuels qui filent à bon train. C’est un travail fin (même si occasionnellement tonitruant) sur les décors, les ambiances et les effets visuels, faisant irruption du palais cristallin à la chambre dénudée de Cendrillon, qui laisse une forte impression.
Les dialogues débités à la mitraillette, assumant leur ressort comique, désarçonnent régulièrement par leur côté rentre-dedans qui joue double-jeu avec la naïveté toute enfantine de la protagoniste, et sa façon de râler toute belge jusque dans ses intonations… La galerie de personnages secondaires, tout aussi savoureuse, accentue par sa superficialité la dramaturgie, par effet de contraste. Quel calvaire pour la jeune fille, corvéable à souhait, que de ne jamais côtoyer de personnages moins sots !
Une grande réussite formelle et des dialogues aussi jouissifs que drôles. Seul bémol, la distance au plateau, renforcée par le son, artificialisé par les micros, et l’excès de passage littéralement obscurs… Une pièce que les effets visuels, bien que bluffants, déréalisent peu à peu. Un sentiment de manque de chair induit par la mise en scène, ceci renforcé par une narration chorégraphiée, qui si elle est diablement stylisée, confine à l’abstraction, et nous éloigne encore de la vie sur le plateau. Attendre minuit pour pouvoir apprécier le propos sans sa beauté illusoire ? You wish…
V.D.
