CRITIQUE – LE MAD

Une société de services

Date : Du 19/10 au 22/10 (de 20h30 à 22h; Les Me. 19/10 et S. 22/10 de 19 à 21h).
Lieu : L’Ancre (Charleroi)

C’est un paradoxe mais la pièce « Une société de service », tout en dénonçant un monde du travail déshumanisé par une course sauvage à l’optimisation des performances, assure elle-même un rendement optimal, un profit instantané, un retour sur investissement imbattable !

On peut dire que la metteuse en scène Françoise Bloch a trouvé un filon fructueux, elle qui avait déjà impressionné avec « Grow or Go » sur le monde de la consultance en entreprise. Cette fois-ci, elle ausculte l’autre bout de la pyramide : les calls centers. De ce milieu du télémarketing, avec ses jeunes opérateurs robotisés, fliqués, usées jusqu’à la moelle et interchangeables, l’artiste réussit à extraire une théâtralité fascinante. Sur des chaises de bureau à roulettes pour seuls accessoires, les quatre comédiens nous plongent à un rythme cadencé au coeur de cette jungle de la vente par téléphone. On y perçoit la réalité de ces plateaux géants, où il faut accomplir 12 appels de l’heure, où l’on s’applaudit quand un bonus est engrangé, où on vous fait changer de prénom pour effacer tout « contexte » culturel, où on millimètre vos pauses cigarettes, et on « coache » votre manière de parler. Une réalité que la metteuse en scène décale avec un humour très fin : parfois la parole elle-même connaît des bugs, les comédiens se mettent à chantonner les slogans en canon, et surtout les mouvements presque chorégraphiques des quatre comédiens racontent à eux seuls la tyrannie, le clonage, le mal être. On est secoué de rire, et en même temps glacés, par cet employé neurasthénique, qui fait le bilan de son travail tout en servant mollement le café. L’hypocrisie exsude subtilement mais par tous les pores d’une DRH. Les discours bien rodés sur les stratégies de relation au client s’effritent imperceptiblement dans les silences et les grimaces.

Service après-vente ou enquête de satisfaction, on a tous, un jour ou l’autre, eu affaire à un jeune motivé à l’autre bout du fil, qui vous saoule de baratin promotionnel ou vous trimballe interminablement d’un service à l’autre, alors que vous trépignez de rage à cause d’une panne Internet. « Une société de services » vous propulse dans les coulisses de ce monde précaire et impitoyable, mais avec un cynisme d’enfer. La vidéo, loin d’écraser la scène, offre un fabuleux décor mouvant, d’un Chaplin à la chaîne dans Les Temps Modernes à des bureaux étriqués en forme de rouleau compresseur qui semblent broyer les comédiens. Avec un passage qui vous cloue définitivement le bec, extrait d’un texte de 1870 sur le travail : « L’avenir nous promet non seulement un travail comme il est actuellement, mais un travail intelligent; non pas un labeur qui déforme, qui épuise et qui tue même. Dans le travail de l’avenir, que demandera-t-on à l’homme ? Son intelligence, sa science, en un mot, son génie. Que faut-il pour cela ? Des machines, encore des machines, toujours des machines. Dans un siècle et plus, en 1970, tous les travaux où l’homme est boeuf seront remplacés par les machines. Oui, voilà l’incomparable puissance qui apportera son formidable concours à la résolution du travail social. » Quelle désillusion aujourd’hui !

Dans cette pièce résonne aussi les maux – et les mots (restructuration, délocalisation, etc.) – d’une crise qui n’en finit plus d’être d’une actualité brûlante. Ce qui est sûr, c’est que vous n’écouterez plus jamais de la même manière les appels intempestif de ces vendeurs à la jovialité si creuse.

CATHERINE MAKEREEL

source Le MAD

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