Marie Dosquet
Mis en ligne le 11/01/2013 – L’Echo
Ascanio Celestini, auteur, acteur et metteur en scène italien, ouvre le Festival de Liège. Il fait jouer son double, l’acteur belge David Murgia.
A L’AFFICHE DU FESTIVAL DE LIEGE
La biennale de théâtre de la Cité ardente se déroule du 18 janvier au 9 février. Lors de ce Festival de Liège, on évoquera notre époque. Le fil rouge théâtral est la rencontre entre les dimensions politique et poétique. Sont présents des artistes fidèles au festival, comme Asciano Celestini, qui en fait l’ouverture. Falk Richter présente « Rausch », un spectacle sur la crise et l’après-crise mêlant danse et théâtre. Joël Pommerat, avec « La grande et fabuleuse histoire du commerce », raconte la vie de cinq représentants de commerce qui doivent vendre, coûte que coûte. Des spectacles belges (Vincent Hennebicq avec « Heroes just for one day », ou Fabrice Murgia avec « Les enfants de Jehovah »), mais aussi venus d’Allemagne, de France, d’Italie, du Chili ou encore d’Irak, traitent de sujets très divers, mais aussi très actuels comme la crise financière, l’histoire chilienne et le devoir de mémoire (« Ville + Discurso » de Guillermo Calderon), la guerre et l’après-guerre (« Irakese Geesten » de Mokhallad Rassem) ou encore la place des migrants dans la société (« Zeus Xenios »). Le festival est liégeois, mais avec des décentralisations à Bruxelles, Tournai, Mons, Charleroi et Herve. Il y a aussi de la musique, des projections de films et des soirées « théma », sous le signe de la folie. À côté des quatre scènes habituelles (le Théâtre de la Place, le Manège, les Écuries, le B9), cette édition instaure le B16 qui est dédié aux artistes émergents et aux formes singulières de création. Pour Jean-Louis Colinet, le directeur du Festival de Liège, la convivialité est la marque de fabrique de la biennale. Il nous promet des moments d’émotion, mais aussi des rencontres et des après-spectacles « endiablés ».
Ascanio Celestini a un air de lutin avec sa barbichette et ses yeux clairs. Pourtant, c’est bien le monde réel qu’il raconte à travers ses histoires. Auteur, metteur en scène et acteur, il est une des figures de proue du « théâtre récit », un genre créé à la fin des années 1980 en Italie: seul en scène, l’acteur devient narrateur. Ascanio Celestini fait l’ouverture du Festival de Liège, le 18 janvier prochain. Il y apporte un spectacle créé pour l’occasion. Pour la première fois, il fait jouer quelqu’un d’autre. C’est au Belge David Murgia qu’il a confié la responsabilité de tenir ce « Discours à la nation ». La pièce sera présentée à Liège du 18 au 20 janvier, puis à Charleroi (L’Ancre), à Herve et à Bruxelles (Théâtre National). Rencontre avec deux complices: le metteur en scène et l’acteur.
C’est la première fois que vous écrivez un texte pour un acteur, dans une autre langue et destiné à un public belge…
Ascanio Celestini : Disons que j’ai mis des récits à disposition. J’ai pensé que ça pouvait être plus intéressant de travailler sur des fragments d’histoires. Le metteur en scène travaille comme dans un atelier, je n’ai donc pas donné à David un texte tout fait. On a travaillé sur certains récits et, petit à petit, on est arrivés à un texte qui, plus qu’une vraie histoire, est un ensemble de regards sur une société. Je ne sais pas jusqu’à quel point ces histoires sont proches de la Belgique. Je les ai écrites en pensant à la société en général. Comment avez-vous construit ces histoires ? Ce sont de petits jeux. Ils fonctionnent comme des blagues. Ils ont même des mécanismes plus simples que la blague, comme une fable. Ce sont des mécanismes qui calent, qui bloquent. Dans le spectacle, il y a l’histoire de l’homme avec un parapluie qui voit l’homme sans parapluie. Son attitude va se transformer parce que quelque chose arrive. Je suis assez fasciné par la petite histoire, la blague, parce que c’est un petit regard sur quelque chose. Ca ne raconte pas une attitude complexe, élevée, mais un petit geste. Et puis c’est une manière intéressante pour réussir à travailler avec David. Je ne ferais jamais la mise en scène des « Possédés » de Dostoïevski!
Dans le spectacle, les personnages présentent des discours politiques assez cyniques !
Je ne crois pas que nos gouvernants pensent vraiment ce qu’ils disent. Ils le disent parce que ça marche. Une publicité pour Coca, par exemple: je ne crois pas que celui qui a fait la pub croie vraiment ce qu’il dit. Peut-être qu’il boit du Coca, mais peut-être que non. Le discours politique officiel, il fonctionne, mais il ne doit pas nécessairement être vrai. Ce qu’ils pensent vraiment, c’est autre chose. Nos gouvernants participent aux guerres, ils tuent. Ils font des choses monstrueuses. Donc j’ai imaginé des gouvernants très sincères, qui disent ce qu’ils pensent vraiment.
Dans quelle mesure la situation socio-économique vous a-t-elle inspiré ?
Deux ou trois des récits du spectacle ont été écrits l’année dernière. En Italie, tout le monde était préoccupé parce que Berlusconi n’était plus là. Même la satire était un peu en crise. Dans cette situation, nos politiciens sont devenus beaucoup plus intéressants… Berlusconi, lui, il dit ce qu’il pense. Notre premier ministre Monti, non. Mais il est plus fascinant parce qu’il est plus mystérieux. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir dit des bêtises aussi! Il a dit, par exemple, qu’il est ennuyeux d’avoir un contrat d’emploi à durée indéterminée !
Les récits, dans le spectacle, sont un mélange entre des situations réelles d’aujourd’hui et des fables. Qu’est-ce que vous voulez montrer ?
C’est le jeu. Un mécanisme qui bloque, qui cale. La violence de l’homme ordinaire naît de ce mécanisme. Et avec lui l’idée que ce n’est pas de sa faute. Comme si sa condition était déterminée par un motif plus haut, plus grand, plus lointain. Quand je vais à la poste pour payer mes factures, si ma mère est dans la file et qu’elle est dans les premiers, je lui donne mes factures. Mais, en Italie, il y a une règle qui veut qu’on ne peut pas effectuer plus de cinq virements à la fois. Oui, parce que sinon j’irais avec les factures de tout l’immeuble! Donc, si j’en ai six, je dois refaire la file une deuxième fois. La force du nazisme, pour prendre un autre exemple, était de savoir construire un mécanisme bureaucratique qui déresponsabilisait tout le monde. Ce qui m’intéresse, c’est ce mécanisme et la personne à l’intérieur de ce mécanisme.
Comment avez-vous travaillé, tous les deux ?
David Murgia : Ascanio m’a raconté ses histoires et j’ai pris un grand plaisir à me mettre dedans. J’ai une grande liberté. J’écoute ce qu’il dit et, avec ça, j’emprunte mon propre chemin. Ascanio m’a expliqué que ce qui compte, ce n’est pas le texte que j’écris, mais l’histoire que je veux raconter. Moi, j’y apporte aussi tout ce que je connais de lui. J’ai vu beaucoup de ses créations, étant plus jeune. J’ajoute une théâtralité qui m’appartient à moi. Il ne faut pas que je m’écarte trop, mais je m’en empare quand même. C’est quelque chose que je ne connaissais pas du tout : cette grande part d’autonomie, mais aussi de responsabilité. Ascanio utilisait beaucoup d’images. Il comparait les composantes du spectacle aux rouages d’une horloge, où l’on peut en remplacer un par un autre. Il me disait que le spectacle est comme un orchestre. Si je dois jouer un morceau de flûte, il me faut jouer, jouer, jouer, même tout seul, dans ma chambre, pour que le jour « J », je puisse bien jouer le morceau.
Ascanio Celestini : C’est intéressant de voir comment une autre personne réalise, à sa manière, ce que toi tu as fait un jour, un mois, un an auparavant. Quand je parle d’atelier, je pense vraiment à ceux qui travaillent avec leurs mains. Certaines compétences ne s’acquièrent qu’avec les mains. Un acteur, un scénographe, un musicien ne peuvent pas être instruits par la seule théorie. J’ai beau raconter des choses à mon acteur, je ne fais que lui donner la possibilité d’arriver au texte. Et le plus intéressant, pour moi, est de voir comment il y arrive.
Il y a quelques allusions à la Belgique, notamment Bart De Wever, la pluie, un village gaumais… Comment avez-vous adapté le texte ?
David Murgia : On a dû modifier certaines choses pour rapprocher le propos de la Belgique. Dans le texte original d’Ascanio, il y a des exemples italiens. S’ils sont traduits littéralement, ils sont incompréhensibles pour le spectateur belge. Dans un passage, on parlait d’un mois entier sans pluie… En Belgique, c’est impossible, donc on a remplacé par une semaine. Il y a donc toute une série d’adaptations, un ancrage pour le spectateur.
Ascanio Celestini : C’est aussi ce qui se passe dans une fable, qui voyage et s’adapte, en fonction : de la région où on la raconte.
Qu’en est-il du visuel du spectacle ?
David Murgia : Il y a un travail visuel très simple: on est comme dans un hangar, un garage avec deux personnes – quelques caisses et une lumière douce. Le visuel sert à poser les conditions de départ de la narration, pour laisser porter l’histoire.
Ascanio Celestini : J’avais besoin d’un objet qui puisse servir à s’asseoir, mais aussi s’élever. La scénographe a fait plusieurs propositions et on a retenu l’idée des caisses.
Il y a également un guitariste sur scène. Quel est son rôle ?
Ascanio Celestini : La musique soutient l’histoire. Elle permet à David d’articuler son récit. C’est un coup de main.
David Murgia : Il y a deux types de récits : les discours politiques et des histoires plus intimes. Pour les récits plus simples, je peux me permettre de dialoguer avec la musique, mais aussi avec le musicien, Carmelo. On crée un petit voyage avant qu’un nouveau discours politique arrive. Ça aide à construire le récit.
Quelle réaction attendez-vous de la part du spectateur ?
Ascanio Celestini : Je crois que l’écriture doit pousser à penser qu’il y a un autre point de vue, un peu comme un massage : ça réveille des sensations. Je crois que les histoires que je raconte doivent être principalement une manière de vivre une expérience. Un peu comme les lieux qu’on visite.