Création venue de Russie, Une guerre personnelle est un témoignage, une pièce de théâtre, du cinéma, du théâtre d’objets, du roman adapté. Un peu de tout cela à la fois. Des techniques et une mise en scène hautes en couleurs, poétiques et emplies d’émotion, avec une omniprésence de la caméra qui balaie la scène en direct, doublée d’images préenregistrées, le tout projeté sur un écran central (deux autres, latéraux, livrent la traduction simultanée du texte des acteurs russes). Quelques objets, des images infrarouges, des photographies prennent aussi part intégrante à la scène.
Si le visuel prend énormément de place, le son, lui aussi, réserve des surprises: du presque chuchotement des comédiens au bruit tonitruant d’un obus ou celui, lourd, d’une pluie incessante. Le vertige est inévitable… La terre, jetée au sol sur des chemises blanches, apporte, elle également, une nuance réelle entre vie et mort. Avec émotion, simplicité et justesse du propos, complexité de la mise en scène, Une guerre personnelle libère un souffle grave, allégé par une certaine poésie ou distance, que celle-ci se retrouvent dans les mots, les images ou la forme scénique.
Basée sur le récit autobiographique, La couleur de la guerre, d’Arkadi Babtchenko, Une guerre personnelle mêle bruit et silence, russe et français, violence et apaisement… Originale dans sa forme, la pièce offre de beaux contrastes de lumière, partagée entre la luminosité des écrans et la pénombre qui règne sur le plateau.
Arrêt sur image. La projection de portraits de militaires, les gros plans sur l’un ou l’autre acteur rendent avec précision des regards portant tantôt le vide (rien ne les touche), tantôt le plein (toutes les vérités du monde se lisent dans leurs yeux).
Une guerre personnelle, ce sont quatre comédiens. Une femme et trois hommes qui disent le cauchemar, les embuscades, le silence dans un paysage de marais, le danger qui peut intervenir à tout moment, l’horreur d’une guerre.
Un « Je t’aime moi non plus » avec le conflit que l’on craint et dont on ne peut pourtant se passer. «Tu es en moi. Pour toujours. Je vois avec tes yeux. Pour moi, la paix, c’est fini. Maintenant, ce sera toujours la guerre. Je ne peux pas vivre sans toi. Je t’aime, la guerre. J’ai été tué pour toi». Ou alors… «Je veux vraiment vivre. Je veux survivre. Ils vont me tuer. Je suis venu ici pour rien».
La guerre, c’est la mort, l’humiliation, les coups, la démolition, quelque chose qui fait régresser l’homme à l’état d’animal. La guerre, c’est la confusion du vrai et du faux. «Quel délire! Quel rêve idiot! Qu’est-ce que je fais ici?». La guerre, c’est la facilité que l’on a de pouvoir tuer ou être tué, c’est la seule vérité qui parfois s’efface pour laisser place au quotidien plus pragmatique (bouffer, se réchauffer, cloper). La guerre, c’est les armes (mines, bombes, tanks, kalachnikov,…). Et quelle que soit la bataille, quel que soit le moyen, quand une balle transperce le cœur d’un homme, elle anéantit toute conception du monde jusqu’à brouiller les pistes de la responsabilité. «Etre un bon soldat, c’est haïr le monde entier».
Ils pensaient savoir ce qu’était la peur. Ils voulaient se rappeler les souvenirs, se créer des rêves pour après le conflit, s’accrocher à des espoirs, rester debout, «devenir un grillon». Libres, ils voulaient être libres. De mourir. De vivre. Comme dans un rêve inconsistant, irréel, dans le doute de tout, dans une vie qui deviendrait différente.
Hier, c’était la guerre, la Tchétchénie, la pluie, les visages marqués par le danger, la vie figée des soldats. «Notre passé, c’est notre futur». Il faut comprendre l’avant pour vivre l’après. Ceux qui n’ont pas expérimenté la guerre ne savent rien de la vie, finalement, rien de la possible perte. Ils ne mesurent pas justement le goût des choses, leur valeur.
Hier, c’était la guerre. Une guerre personnelle. Une guerre contre les autres. Une guerre contre soi-même également, dans les automatismes que l’on développe en temps de conflit, dans l’ambivalence du retour à soi et de l’éloignement simultané. Une guerre personnelle, c’est en fait aussi ce que nous vivons tous, avec ou sans armes, contre les autres ou contre nous-mêmes. Il faut éternellement revenir à soi et accepter son image dans le miroir, c’est ça, mener sa guerre personnelle!
Ludivine Joinnot
